14.
Le tanneur lâcha son morceau de pain et courut en direction d’Ardent.
— Où vas-tu ?
— J’ai bien travaillé, tu m’as payé, je m’en vais.
— C’est insensé ! Ma cousine ne te plaît pas ?
— Elle a des fesses splendides et une cervelle de moineau.
— Ne veux-tu pas me succéder ?
— À ton âge, tu devrais avoir des oreilles pour entendre. J’ai obtenu ce que j’étais venu chercher et, comme je te l’avais annoncé, je reprends mon chemin.
— Réfléchis, Ardent !
— Adieu, patron.
Oubliant déjà la tannerie, le jeune homme songeait à acquérir le bois nécessaire pour fabriquer un fauteuil. Il aurait pu l’échanger contre le bel étui de cuir, mais il n’avait pas envie de s’en séparer. Ne serait-ce pas un atout supplémentaire pour franchir à la porte de la Place de Vérité ?
Il lui fallait désormais trouver du travail chez un menuisier et ne pas perdre davantage de temps que chez le tanneur.
Au milieu de la matinée, le jeune homme se présenta au patron d’un atelier qui employait une bonne vingtaine d’apprentis et autant de professionnels aguerris, et produisait un mobilier simple mais solide. Âgé d’une soixantaine d’années, robuste, la lèvre supérieure surmontée d’une petite moustache, le patron n’avait pas l’air commode.
— Ton nom ?
— Ardent.
— Ton expérience professionnelle ?
— Fermier et tanneur.
— On t’a licencié ?
— Non, je suis parti de moi-même.
— Pour quelles raisons ?
— Ça me regarde.
— Ça me regarde aussi, mon garçon. Si tu refuses de me répondre, va voir ailleurs.
Le ton agressif du menuisier plut à Ardent ; il eut envie de livrer combat.
— Mon père est un homme borné et veule, le tanneur chez qui j’ai travaillé un opportuniste sans envergure. J’aurais pu succéder à l’un comme à l’autre, mais je cherche un meilleur maître.
Le menuisier ne dissimula pas son étonnement.
— Quel âge as-tu ?
— Seize ans. On m’en donne davantage, à cause de ma carrure. Vous m’engagez ou je vais voir ailleurs ?
— Que désires-tu exactement ?
— Faire le plus rapidement possible le nombre de journées de travail qui me permettra d’acquérir la quantité de bois nécessaire pour fabriquer un fauteuil et acheter un pliant en bois.
— Tu connais les prix ?
— Pour un paresseux, cinq mois de travail sans se fatiguer. Pour moi, pas plus d’un mois.
— Tu ne dors jamais ?
— Le moins possible, lorsque j’ai un travail à terminer.
— Et ensuite ?
— Quand j’aurai obtenu ce que je désire, je m’en irai.
— Apprendre le métier à fond ne t’intéresse pas ?
— Je n’ai rien d’autre à dire. À vous de décider.
— Tu es un drôle de bonhomme... Ici, c’est moi qui commande, et je n’aime pas les fortes têtes. Si tu acceptes d’obéir, on peut faire un essai.
— Je commence tout de suite ?
— Puisque tu as besoin de bois, tu vas le couper toi-même. Mon bûcheron t’apprendra à manier la hache.
Claire et Silencieux progressaient lentement en direction de la Place de Vérité, longeant des champs de blé entrecoupés de palmeraies et de bosquets de sycomores.
— Ce n’est pas un village comme les autres, lui expliqua-t-il. Tu n’y seras pas admise.
— Sauf si nous habitons sous le même toit pour devenir mari et femme.
Il s’immobilisa pour la prendre dans ses bras.
— Tu le veux... Tu le veux vraiment ?
— En douterais-tu ?
Jamais l’air n’avait été aussi vivifiant, le ciel aussi pur, le soleil aussi lumineux. Mais Silencieux savait que ce bonheur serait de courte durée.
— Les autres femmes te rendront l’existence impossible et te contraindront à partir. Je tenterai de te faire accepter, de les convaincre que tu n’es pas seulement mon épouse et que tu n’es pas étrangère à l’œuvre accomplie par la Place de Vérité, mais...
— Ce ne sera pas nécessaire.
Ainsi, Claire renonçait. Elle avait compris que son désir était utopique.
— Ce ne sera pas nécessaire, reprit-elle, aussi paisible que déterminée, car moi aussi j’ai entendu l’appel.
— De quelle manière ?
— En contemplant la cime d’Occident où réside la déesse du silence. Ne protège-t-elle pas les vallées interdites où résident les âmes immortelles des pharaons et de leurs épouses, ne serait-elle pas la patronne secrète des artisans de la Place de Vérité ? Sa voix s’est glissée dans le vent, elle a élargi mon cœur. À présent, je sais que je passerai ma vie à la découvrir, à la connaître et à la servir. Et il n’y a qu’un seul endroit où je pourrai accomplir cette tâche.
— Je t’aiderai de toutes mes forces, Claire, et je ne passerai pas sans toi la porte du village.
Main dans la main, le regard fixé sur la cime d’Occident, ils continuèrent à progresser vers la Place de Vérité. L’amour qui les unissait les rendait désormais inséparables. Ils voulaient vivre de la même vie, dans toutes ses dimensions, de la plus matérielle à la plus spirituelle. Quelles que soient les épreuves à endurer, ils n’exprimeraient ni plainte ni regret ; et s’il fallait affronter le spectre de l’échec, ils ne reculeraient pas.
Deux chemins permettaient d’accéder au village. Le premier partait tout près du Ramesseum, le temple des millions d’années de Ramsès le Grand, mais il était barré en permanence par des soldats qui ne laissaient passer que les artisans venant de la Place de Vérité. Le second était la seule voie autorisée pour qui voulait tenter de se rendre au village.
Claire et Silencieux laissèrent à leur droite le temple d’Amenhotep fils de Hapou, le grand sage qui avait fidèlement servi le pharaon Amenhotep III dont l’immense sanctuaire était érigé à proximité, et à leur gauche la butte de Djêmé où étaient enterrés les dieux primordiaux. Quittant la zone des cultures, ils entrèrent dans le désert.
Le premier des cinq fortins marquait la limite du domaine sacré relevant de la compétence de « la grande et noble Tombe des millions d’années à l’Occident de Thèbes ». Nommée en abrégé « la Tombe », l’institution regroupait les artisans chargés de creuser et de décorer les demeures d’éternité des pharaons et de leurs épouses, et son territoire comprenait, outre la Place de Vérité elle-même, les Vallées des Rois et des Reines.
Claire eut conscience de s’aventurer dans un autre monde, à la fois si proche et si lointain, un monde où les humains continuaient à aimer, à souffrir et à lutter avec le quotidien mais où leur travail consistait à façonner l’éternité comme un matériau.
Depuis qu’elle avait entendu l’appel, Claire percevait Silencieux d’une manière différente. De son être émanait un désir de création qui la fascinait, mais encore fallait-il mettre à sa disposition les outils indispensables pour le concrétiser.
Les policiers n’avaient pas l’air plus aimable que d’habitude.
— Vos laissez-passer.
— Nous n’en avons pas.
— Alors, retournez d’où vous venez.
— Je suis Silencieux, fils de Neb l’Accompli, chef d’équipe de la Place de Vérité. Fais prévenir mon père que mon voyage est terminé et que je désire rentrer au village avec mon épouse.
— Ah... Il faut que j’informe le chef. Pour le moment, vous restez là.
Le policier transmit la requête à un collègue qui se rendit au deuxième fortin, et la même scène se reproduisit de fortin en fortin, jusqu’au bureau du chef Sobek qui autorisa le couple à franchir « les cinq murs » pour se présenter devant lui.
À son regard agressif, Claire et Silencieux sentirent que la partie était loin d’être gagnée.
— Votre histoire me paraît louche, déclara Sobek d’un ton rogue. Si vous m’avez menti, vous allez le payer cher.